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 Quand alphabétisation rime avec émancipation !

 

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Carnet de voyage au Sénégal...

Mbokhodane est un village de brousse traditionnel situé à environ 130 km à l’est de Dakar, auquel on accède après plusieurs heures de route.
Nous arrivons donc au milieu de l’après-midi et nous sommes attendus pour une discussion avec tous les villageois. Situé à 10 km de piste de la route la plus proche, le village est composé d’une multitude de huttes regroupées par famille et éparpillées sur plusieurs kilomètres carrés.

C’est un village de cultivateurs essentiellement, comme la plupart des villages de la région. Il ne pleut que deux mois par an, entre fin juillet et fin septembre.
Ces deux mois sont cruciaux car de cette pluie dépend la survie du village. Le reste de l’année, aucune pluie.
Alors, les villageois concentrent leurs cultures vivrières (mil et arachide) sur cette période. En outre, la saison des pluies s’est réduite d’un mois environ en dix ans, réchauffement climatique sûrement...
Les habitants ont créé un syndicat d’agriculteurs qui est affilié à la CSA, troisième confédération du Sénégal, qui défend leurs intérêts. Les enfants vont peu à l’école, trop éloignée du village. Ainsi, les adultes sont, pour beaucoup, analphabètes ou illettrés. Cela n’est pas sans leur poser des difficultés, notamment au moment de la vente des récoltes.

C’est ainsi qu’est né, en 2013, un projet de coopération syndicale et sociale, entre le village, la CSA, l’Avenir social de la CGT et la FERC, visant à alphabétiser les femmes, premières concernées par la vente de leurs récoltes.

Nous sommes toutes et tous assis en cercle à l’ombre d’un arbre. C’est le chef du village, puis le secrétaire du syndicat qui nous expliquent ce que cette coopération a apporté à l’ensemble du village. Ce n’est qu’ensuite que la présidente de l’association des femmes et les enseignantes nous expliqueront leur vécu, leur vie quotidienne et leurs besoins pour l’avenir. Plus tard ensuite, je pourrai avoir une discussion seule avec les femmes.

Trois ans de coopération plus tard...

Cette coopération a permis à 50 femmes de Mbokhodane d’apprendre à lire, écrire et compter en wolof . Elles sont devenues indépendantes des hommes, notamment lors de la vente de leurs récoltes. C’était l’un des objectifs essentiels de cette coopération.

Le quotidien pèse sur les femmes qui ont souvent beaucoup de difficultés à suivre la classe parce qu’elles ne peuvent y participer que lorsque l’ensemble des tâches domestiques et agraires sont terminées. Elles ont développé un système concerté d’amende lorsque l’une d’elles manque le cours. Cette amende va dans un pot commun qui permet d’alimenter un micro-crédit, développé avec la CSA. Ce fonds a plus que doublé en moins de trois ans, grâce essentiellement aux rentrées financières liées aux activités développées.

Les femmes se lèvent à 4h tous les matins pour aller chercher de l’eau potable à 7 km du village, non sans une certaine peur. Elles se lèvent si tôt parce que, pour des raisons de pression, l’eau est accessible uniquement entre 4h30 et 6h le matin. Ensuite, elles pilent le mil pour le petit déjeuner de la famille, nettoient les habitations -y compris l’extérieur-, vont au champ ou s’occupent des animaux.
De retour chez elles, elles pilent de nouveau du mil pour préparer leur couscous pour le déjeuner. Elles enchaînent sur les travaux des champs, la vente de leur récolte, l’entretien ou la reconstruction de la hutte qui sert de classe.
En fin de journée, il reste le dîner à préparer et le cours d’alphabétisation à suivre. Tout cela en s’occupant des enfants les plus jeunes. Elles en ont entre 7 et 10 par femme.

Ce jour-là, elles nous montreront ce qu’elles sont en train de réaliser : elles racontent sur des cahiers d’écolier leur quotidien. Ces écrits, le secrétaire général de la CSA voudraient les publier, en faire un livre. C’est là aussi que s’apprécie le chemin parcouru en si peu de temps.

Une émancipation qui donne des ailes !

C’est ainsi que, plus autonomes et émancipées, elles se projettent dans un futur qui leur permettrait de trouver le chemin d’une élévation du niveau et de la qualité de vie de l’ensemble des villageois. Elles nous ont alors expliqué leurs trois projets. Le pilage du mil constitue la tâche la plus chronophage et fatigante de leur journée. Elles souhaitent que le partenariat puisse les aider à financer un moulin. Ainsi, elles pourraient dégager du temps pour elles et leur participation à la classe.

Dans le même ordre d’intention, l’eau qui se trouve dans le sol, à faible profondeur, est saumâtre. Elles aimeraient bien de l’aide pour construire un forage d’eau douce qui leur permettrait de développer du mareyage. Ces nouvelles cultures assureraient une meilleure sécurité alimentaire aux villageois qui ne dépendraient plus des marchands.

Enfin, après chaque saison des pluies, la hutte qui leur sert de salle de classe doit être reconstruite. Visiblement, pour diverses raisons, cela prend du temps, temps qu’elles ne passent pas à étudier. C’est pour cela qu’elles espèrent que le partenariat pourra apporter cet appui.

Quand nous avons quitté le village, à la tombée de la nuit, nous étions tous les cinq ébahis par la volonté de ces femmes de construire un monde meilleur, pour elles comme pour leur famille.

Cette volonté farouche d’émancipation et de partage, chevillée au corps, les motive au quotidien. C’est ainsi que nos camarades de la CSA nous apprendront que les deux formatrices que nous avons rencontrées faisaient partie du premier groupe de femmes alphabétisées. Leur tour est venu de transmettre aux autres femmes.

Remerciements à Fama DIOUF (ancienne présidente de la coalition des femmes de la CSA), Mamadou DIOUF (ancien secrétaire général de la CSA), Catherine Miguet (présidente de l’Avenir Social), Alain DELMAS et Jean-Jacques GUIGON (espace international de la CGT) et à toutes celles et tous ceux qui ont rendu cette rencontre possible.