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 Journée mondiale du climat - Campagne syndicalistes et écoféministes !

 

C’est une première mondiale, le 14 octobre 2021, l’État français est condamné à réparer le préjudice écologique causé par le non-respect de ses engagements climatiques dans le cadre de l’Affaire du siècle, soutenue par une pétition signée par plus de 2 millions de citoyen·nes. Et pourtant, la crise climatique et encore moins la justice sociale n’ont fait l’objet de décisions concrètes à la COP 26 de novembre. La militante du mouvement des jeunes pour le climat, Greta Thunberg, a qualifié la conférence climat de Glasgow d’échec devant des milliers de jeunes venu·es manifester dans la ville écossaise pour appeler à l’action contre le dérèglement climatique qui menace leur génération et les suivantes : « Nos leaders ne montrent pas le chemin […] Nos rois sont nus […]. L’Histoire les jugera sévèrement », a-t-elle déclaré à propos des leaders rassemblé·es pour la COP, les accusant une fois de plus d’inaction et évoquant à nouveau un « festival de greenwashing ».

Face à l’incapacité des gouvernements successifs à se mobiliser contre l’urgence bioclimatique, partout dans le monde, la mobilisation citoyenne s’organise : défense des terres et des droits, blocage de projets polluants, actions dans les tribunaux, grèves pour le climat, etc. La société civile s’organise afin de penser une nouvelle trajectoire et suscite un regain d’intérêt pour l’écoféminisme dans les associations militantes féministes, écologistes, altermondialiste et LGBTQI+ ainsi que dans les manifestations et les marches pour le climat.

Ce renouveau pour l’esprit de l’écoféminisme s’explique par la volonté de ce mouvement de militer simultanément contre le sexisme, le capitalisme et la destruction de l’environnement. En effet, par la contraction des mots écologie et féminisme, l’écoféminisme induit une convergence des luttes où le capitalisme patriarcal est défini comme le dénominateur commun de l’oppression des femmes et de l’exploitation de la planète par sa vision unique de la science, de l’agriculture et de l’histoire. L’écoféminisme vise à renverser ce système d’oppression structurel en défendant le retour à une conception de la nature non appauvrie, non naturalisée avec une vocation de réparation, de régénération, soucieux de nouer des liens avec chaque être vivant. Aujourd’hui les inégalités entre les femmes et les hommes sont toujours prégnantes et sont toujours liées à l’association du patriarcat et du capitalisme. On prend, on utilise et on jette que ce soit un bien de consommation ou le corps des femmes.

Depuis ses origines dans les années 70-80, là où le féminisme et l’écologie ont omis plusieurs cas de figures, l’écoféminisme veille à construire un mouvement populaire, intersectionnel et décolonial par la remise en question de tous les modèles d’exploitation où l’exclusion élitiste de certains profils est inenvisageable. Avant d’être un mouvement d’idées, il se veut d’abord un mouvement d’actions créatrices et unificatrices. Il n’y a pas un écoféminisme mais une variété d’écoféminismes avec de multiples pensées et pratiques à la fois locales et transnationales.

Avec sororité écologique, soutien mutuel, considération pour le vivant et vocation d’être universel, l’écoféminisme est un ensemble de réflexions et d’actions non-violentes dont l’objectif est de changer la politique et de transformer la vision commune de notre Monde. Feedback aux origines pour ici et maintenant.

Écologie et féminisme : même combat

En 1962, suite à la publication du Silent Spring de la biologiste américaine Rachel Carson, toute une frange de la population occidentale prenait conscience des enjeux écologiques entourant les pesticides ; en 1972, quatre jeunes scientifiques du MIT rédigent à la demande du Club de Rome un rapport qu’ils intitulent Les limites de la croissance dit le rapport Meadows : leur recherche établit les conséquences dramatiques d’une croissance exponentielle des activités humaines dans un monde fini. Face à ces prédictions désastreuses, émerge une conscience environnementale dans la foulée des mouvements sociaux pour les droits des Noir·es américain·es, des femmes, des Amérindien·nes des années 1960.

L’écoféminisme connait son essor aux États-Unis et Royaume-Unis là où la contestation anti-nucléaire bat son plein au début des années 80. Bien que les mouvements écologiques et féministes semblent avoir des revendications contradictoires, l’écoféminisme est initié par des femmes de ces mouvements faisant le lien entre l’exploitation des ressources naturelles et leur exploitation.

En mars 1979, en Pennsylvanie, l’accident à la centrale nucléaire de Three Mile Island amène des femmes militantes de différentes idéologies - notamment les « radicales », les « marxistes » et les « sectatrices de la Déesse » - à se rassembler et à fonder le mouvement Women and Life on Earth. Afin de concilier leurs convictions diverses, elles établissent une Déclaration d’unité : « Nous sommes des femmes qui se sont réunies pour agir d’un commun espoir en des temps de peur. Nous abordons les années 1980 dans un cri d’alarme pour le futur de notre planète. Les forces qui contrôlent notre société menacent notre existence avec l’armement et l’énergie nucléaire, les déchets toxiques et l’ingénierie génétique. [...] Nous voyons des liens entre l’exploitation et la brutalisation de la terre et de ses populations d’un côté, et la violence physique, économique et psychologique perpétrée quotidiennement envers les femmes. Nous voulons comprendre et tenter de surmonter les divisions historiques basées sur la différence de race, de degré de pauvreté, de classe sociale, d’âge et de sexe. »

La première manifestation écoféministe d’envergure a lieu le 17 novembre 1980, à Arlington en Virginie : Women’s Pentagon Action. Des milliers de femmes convergent vers le Pentagone, lieu de la "puissance impériale qui nous menace tous et toutes [1] ». Elles affirment « craindre pour la vie de notre planète, la Terre, et la vie de nos enfants, qui sont notre futur ». Quatre grandes mascottes géantes défilent au milieu de 2 000 personnes qui chantent, crient, jettent des sorts et tapent sur des tonneaux de fer. Elles rendent hommage à toutes celles qui moururent sous les coups de la société de l’époque : « une machine de guerre et de productivisme [2] ». Plus de 140 femmes sont arrêtées.

Un an plus tard, en Angleterre, le camp Greenham Common Women’s Peace Camp est érigé par 36 femmes contre l’installation de missiles nucléaires sur la base Royal Air Force du même nom. Ce camp est occupé de 1981 jusqu’en 2000, date de son démantèlement. Il attire à certains moments des dizaines de milliers de personnes, comme le 1er avril 1983, jour d’une grande chaîne humaine de plus de vingt kilomètres. Durant l’occupation des lieux pendant dix-neuf ans, de multiples actions non-violentes sont entreprises : manifestations Die-in lors desquelles les participantes simulent leur mort, chansons, pique-niques costumés et danses sur les toits. Le camp est non-mixte, une manière de montrer au monde que des femmes peuvent aussi s’occuper de questions politiques.

Tout le monde est à égalité et tout le monde a l’opportunité de parler ou non durant une réunion, parce qu’il n’y a pas de hiérarchie. La militante Fran De’Ath évoque Greenham Common Women’s Peace Camp comme une expérience puissante : « Elle enseigna à ma génération l’action collective, la protestation comme spectacle et manière de vivre, incroyablement difficile mais parfois joyeuse. Pour moi aujourd’hui encore, l’image de la résistance [...] est le souvenir des femmes de Greenham dansant en 1982 : des femmes ensorcelantes, désarmées, dansant sur un silo à missile ». Cette démarche fait des émules en Australie, aux États-Unis, aux Pays-Bas, en Italie, etc., où des campements similaires sont mis sur pied. Le campement sera démantelé seulement 19 ans plus tard.

Le 22 mars 1980 a lieu à Amherst, une université du Massachusetts, un meeting intitule Women and Life on Earth : Ecofeminism in the 1980’s. Le terme ecofeminist désignera à partir de cette date une partie des militantes engagées dans les luttes antinucléaires et antimilitaristes transnationales en même temps que la critique théorique qui articule domination des femmes et de la nature par le patriarcat.

Académisme universitaire des années 90 : écoféminisme édulcoré

À partir des années 90, avec la fin de la guerre froide, l’écoféminisme aux États-Unis, s’enrichit d’une réflexion morale sur l’environnement liée à une tradition de protection de la nature et trouve une place au sein de l’éthique environnementale, mais pas nécessairement dans le féminisme. À cette époque, de nombreuses universitaires tentent de théoriser l’écoféminisme, mais édulcorent souvent sa force politique. Ainsi le mouvement enraciné dans l’action est réduit à une Idée et devient l’objet de critiques pour certaines universitaires qui l’accusent d’être « essentialiste » c’est-à-dire de promouvoir l’idée que la femme est par essence plus proche de la nature que l’homme. De vouloir coupler la libération de la femme avec la revalorisation de la nature, l’écoféminisme est accusé de participer au discours de cette thèse où l’association femme/nature est utilisée pour cantonner les femmes aux fonctions du soin, de reproduction et de tâches domestiques qui leur seraient « plus naturelles » et de nier les déterminismes sociaux. C’est pourtant bien par ses actions non-violentes, de réappropriation et de guérison que les écoféministes exigent la réparation culturelle après des siècles de dénigrement. L’écoféminisme retourne cette association négative en un objet de revendications et de luttes politiques qui concernent tout·e à chacun·e.

Spécificité française

Le terreau de l’écoféminisme s’avère être beaucoup moins propice en France que dans les pays-anglo-saxons. Pourtant, c’est une poignée de Françaises qui donne un premier élan intellectuel à l’écoféminisme dans les années 70.

Anne-Marie de Vilaine, chroniqueuse littéraire au Nouvel Observateur dans les années 1960, s’engage en faveur de l’écologie et se rapproche des Amis de la Terre parisiens à partir des élections municipales de 1977. Elle publie un texte-manifeste La femme et/est l’écologie dans le numéro 43 du mensuel Le Sauvage en juillet 1977 : « La femme et l’écologie… Pourquoi pas la femme est l’écologie ? L’organisme féminin et les valeurs féminines pourraient très bien symboliser l’écologie aujourd’hui [3] ». D’après Anne-Marie de Vilaine, c’est l’attention portée à la vie quotidienne qui lie femme et écologie et différencie les écologistes des autres formations politiques. Elle veut privilégier une écologie relationnelle qui doit puiser aux valeurs traditionnelles « féminines ».

À cette période, Xavière Gauthier, chargée de cours à l’université de la Sorbonne, fonde la revue Sorcières l’une des rares revues féministes françaises qui porte attention aux liens entre écologie et féminisme à travers une approche littéraire. Même si, dans les premières années de la revue, aucun texte ne sera directement consacré à l’écologie, il s’agit pour certaines de convoquer des rapports corps/nature comme lien privilégié afin de retrouver une forme de « puissance » féminine. C’est dans ces espaces d’expériences littéraires que s’articulent une théorie féministe de la différence et un intérêt grandissant pour l’environnement.

Enfin cette même époque, la célèbre militante et théoricienne Françoise d’Eaubonne, co-fondatrice du Mouvement de libération des femmes en 1968 au sein duquel elle anime le groupe non-mixte Écologie Féminisme Centre, écrit pour la première fois le mot « éco-féminisme » dans son manifeste « Le Féminisme ou la mort ». Dans ce manifeste, elle développe le lien théorique et politique entre écologie et féminisme. Elle déclare que le féminisme ne peut se contenter de rechercher l’égalité des sexes ou la liberté de l’érotisme quand l’humanité est en crise dans un monde fini. Elle affirme qu’il s’agit désormais d’une question de vie ou de mort généralisée du vivant et que la femme porte un rôle central : « Non pas le matriarcat, certes, ou « le pouvoir par les femmes », mais la destruction du pouvoir par les femmes. Et enfin l’issue du tunnel : la gestion d’un monde à renaître (et non plus à « protéger » comme le croient encore les doux écologistes de la première vague.) [4] ». L’époque était aussi à la reprise du corps des femmes par les femmes par la gestion de la natalité (contraceptif et droit IVG) et Françoise d’Eaubonne lance un appel international « à la grève de la procréation » dans le but d’échapper à la surpopulation et de préserver les ressources de la planète. Selon elle, les femmes doivent s’emparer de la gestion de la planète en se ré-appropriant leur fécondité et l’exploitation des sols mais également en supprimant le concept de hiérarchie darwiniste en place : « la société mâle et industrielle est arrivée à la destruction de l’environnement, c’est une menace pour la planète. Je suis à fond pour que les hommes perdent le pouvoir. […] Cette société mâle doit devenir une société où les femmes prendront le pouvoir pour le détruire immédiatement [5] ». En 1978, elle fonde l’association Écologie-Féminisme et participe également aux activités du commando Ulrike-Meinhof-Puig-Antich en endommageant par deux charges explosives le réacteur en construction de la centrale nucléaire de Fessenheim provoquant le retard de plusieurs mois du chantier. La préconisation de l’usage de la violence pour parvenir à une société plus égalitaire et la multiplication des terrains de lutte avec une position extrêmement radicale, rend impopulaire Françoise d’Eaubonne et opacifie l’écoféminisme en France. Cependant, ces thèses connaissent un accueil plus favorable au Canada, aux États-Unis et en Australie dans les années 1980-1990, où elle est régulièrement invitée en tant que pionnière du mouvement. Aujourd’hui elle est reconnue comme l’une des théoriciennes majeures.

Cependant, le féminisme matérialiste, plus influent en France, freine le développement de l’écoféminisme en le soupçonnant d’être « essentialiste ». En raison de la prégnance du constructiviste de Simone de Beauvoir où l’émancipation de la femme se réalise par le rejet de tout ce qui attache le corps au biologique et à la nature, le mouvement peine à être considéré. Ensuite les théories de l’écologie et du féminisme tendent à se contrecarrer : les féministes s’appuient sur les progrès techniques, scientifiques (la pilule, les appareils ménagers…) pour promouvoir la libération des femmes alors que le mouvement écologiste hérite d’une critique du progrès qui va s’amplifier au cours des années 1960. À partir de 1981, et malgré les tentatives des écologistes pour faire converger mouvements féministes et écologiques, de nombreuses féministes se rallient au PS. Enfin l’autre critique qui explique en partie le rejet de l’écoféminisme en France est l’importance de la mouvance marxiste peu encline à l’écologie et plus généralement, une certaine tradition de la gauche anticléricale considère le courant spirituel de l’écoféminisme comme un retour à l’obscurantisme.

La revue Sorcières qui portait attention aux liens entre écologie et féminisme à travers une approche littéraire, s’arrête en septembre 1981. Bien qu’il ne s’agisse pas d’exacerber un discours essentialiste mais bien de se réapproprier ce qui a été déconsidéré, l’écoféminisme français s’essouffle durant cette décennie. Cependant, malgré cette spécificité française, une poignée d’actrices entre féminisme et écologie partageant les peurs et les cauchemars du mouvement transnational écoféministe émergent. Le Féminisme ou la mort de Françoise d’Eaubonne ou l’article philosophique La femme et/est l’écologie d’Anne-Marie de Vilaine, donnent un premier élan intellectuel à l’écoféminisme autant que le New Woman, New Earth de la socialiste démocrate étatsunienne Rosemary Radford Ruether.

Écoféministe ou pas ?

Si les écoféministes revendiquées de l’époque étaient essentiellement des femmes blanches et anglo-saxonnes d’un certain niveau social et culturel, elles n’étaient pas les uniques dépositaires des intérêts environnementaux.

Étreinte des arbres : mouvement Chipko et ses précurseur·ses en Inde

La communauté Bishnoï est reconnue pour avoir été la première à s’être opposée de cette manière à la déforestation en 1720. Mené·es par l’Indienne Amrita Devi, iels se sont opposé·es aux soldats envoyés par le Maharaja de Jodhpur en défendant les arbres Khejri. Au total, 363 villageois et villageoises ont perdu la vie. Suite à ce massacre, le Maharaja ordonne un décret royal interdisant l’abattage des arbres de tous les villages Bishnoï.

En mars 1973, l’entreprise étrangère Simon Company obtient l’autorisation d’abattre des arbres dans le nord de l’Inde, au détriment d’une coopérative Indienne. Au-delà des questions économiques que pose une telle confrontation, les femmes de la région, très connectées à leur environnement naturel direct puisque ce sont elles qui d’ordinaire s’occupent des cultures et du bétail, réalisent que les travaux des entreprises sont la cause de crues répétées et de glissements de terrain qui mettent à mal leurs biens et leur survie.

Inspirées par l’histoire de la communauté Bishnoï, des femmes indiennes s’opposent à la déforestation en entourant les arbres de leur bras par une étreinte afin d’empêcher physiquement leur abattage. Le mouvement Chipko - de l’hindi « étreinte » - est né. Bien que ces femmes ne se soient jamais revendiquées écoféministes, leurs activités furent rattachées à ce courant a posteriori par Vandana Shiva, figure de proue réputée et controversée de l’écoféminisme en Inde aujourd’hui.

La ceinture verte 1977

Dans les années 70 au Kenya, la biologiste Wangari Maathai s’inquiète de la déforestation. Travaillant pour le Conseil national des femmes du Kenya, une organisation de la société civile locale, elle commence à encourager les femmes des campagnes à planter des arbres. Cette initiative se développe rapidement en un large mouvement populaire. А travers le Mouvement de la ceinture Verte - Green Belt Movement, les femmes apprennent à faire pousser et à entretenir des jeunes plants d’arbres, qu’elles replantent là où c’est le plus nécessaire. En échange de ce travail elles sont rémunérées par le Mouvement de la ceinture verte. Ce revenu, gagné par ces femmes, est utilisé pour leurs besoins domestiques immédiats et l’éducation de leurs enfants, ou investi dans d’autres entreprises, générant des bénéfices.

Ces femmes ont déjà planté plus de 20 millions d’arbres dans tout le Kenya et fondé plus de 6000 pépinières d’arbres. Plus d’un demi-million d’écolier·es ont été aussi formé·es aux valeurs du développement durable. Là encore, nulle mention d’écoféminisme, mais une démarche et des intérêts qui résonnent avec les revendications du mouvement.

Deep écologie 1973

Le terme de « Ecologie profonde » a été créé par le philosophe norvégien Arne Næss en 1973. Elle est une branche de la philosophie écologique apparue dans les années 70, qui considère l’humanité comme étant partie intégrante de l’écosystème. La « Deep ecology » s’intéresse aux modèles symboliques, à la fois psychologiques et éthiques, qui sont à la source de nos relations à l’environnement. Elle s’oppose à une écologie posant la satisfaction des besoins humains comme unique finalité de la préservation de la nature et attribuant donc au reste du vivant le statut de « ressource ».

Joanna Macy, l’une des représentantes actives les plus renommées dans le mouvement de l’écologie profonde, a dédié sa carrière au phénomène d’éco-anxiété ou solastalgie. Comme les autres tenant·es de l’écopsychologie, l’approche de Macy rompt avec le dualisme cartésien et occidental dualiste. Elle milite pour une écologie profonde qui requiert une transformation de la conscience jusqu’à recouvrer notre « véritable nature » : à savoir l’expérience de notre profonde « inter-existence », notion essentielle du bouddhisme. Un des succès de la méthodologie de Joanna Macy, qu’elle a nommé Le Travail Qui Relie, est l’approche collective, là où la plupart des psychothérapies sont individuelles. Le Travail Qui Relie est une démarche qui réveille en nous l’énergie et la volonté d’agir, à l’opposé du désespoir et fatalisme auquel nous pouvons être confrontés quotidiennement. Il s’agit de réaliser son appartenance à un ensemble et de découvrir que nous avons le pouvoir de créer une société soutenable c’est-à-dire de passer à l’action en identifiant nos aspirations pour mettre nos talents et ressources au service du Vivant.

L’écoféminisme EST

La déconstruction de la pensée binaire et hiérarchique

L’opposition structurelle nature/culture imposées par la pensée libérale des siècles des Lumières est déconstruite. L’écoféminisme retourne l’association négative femme/nature en un objet de revendications et de luttes politiques qui concernent tout à chacun·e. Là où le féminisme se divise entre courant constructiviste et essentialiste, la pensée écoféministe se réapproprie la part biologique afin de sortir de ce dualisme nature/culture qui demande de choisir entre le corps et l’esprit. L’écoféminisme ne veut pas plus abandonner la nature que toutes les femmes mais bien réhabiliter et régénérer la nature et la féminité sans revenir à la conception dualiste et hiérarchique.

Reclaim ici et maintenant

Les écoféministes se sont appropriées le terme Reclaim issu du vocabulaire écologique en raison de la puissance de son sens. Reclaim « signifie tout à la fois la réhabilité, se réapproprier quelque chose de détruit, de dévalorisé, et le modifier comme être modifié par cette réappropriation. [6] ».

Les actions non-violentes, les rituels néopaïens, les mobilisations sont autant de tentatives pragmatiques de réparation culturelle par des actes de guérison et d’émancipation. Réhabilité et régénéré sont les maîtres mots et actions. Aujourd’hui, Reclaim, mot puissant intraduisible, est en passe de rentrer dans l’usage courant de la langue française et revendique l’idée de réparation, de régénération et de création ici et maintenant.

Les émotions pour un changement de cap

L’écoféminisme fait appel aux émotions de tout·es et revendique une puissance d’agir et de penser sensible. Les émotions ne sont pas réservées aux femmes, il est crucial politiquement d’apprendre collectivement à se (re)connecter au monde de manière responsable. Joanna Macy invite à accueillir nos réactions d’effroi, de colère, de tristesse face aux drames planétaires mais reconnaître aussi les sources d’inerties en nous : peurs, sentiments d’impuissance et de culpabilité. Pas tant croire que faire, par un mouvement de l’intérieur vers l’autre avec « une intention au lien », l’écoféminisme exige les émotions et la mobilisation du corps afin d’incarner ici et maintenant et de se réapproprier le concept de nature, de changer nos rapports au vivant et de se libérer de l’inertie pour aller vers l’action créative. Il s’agit d’identifier nos émotions afin de recouvrir notre pouvoir et de mettre nos talents et nos ressources au service du Vivant pour créer une société soutenable.

La dimension spirituelle

Activiste antinucléaire, militante féministe, meneuse de cérémonies néopaïennes de la Wicca, chantre de la non-violence, pour la californienne Starhawk, il n’est pas de combat politique sans base spirituelle. Elle se revendique « sorcière » et participe à la réhabilitation de la figure de la sorcière dans son célèbre ouvrage Rêver l’obscure. Elle revient sur la chasse aux sorcières de la Renaissance où l’accusation de sorcellerie a servi à exclure ceux et celles dont la marginalité mettait en danger les conceptions dominantes, en particulier les femmes et dénonce l’aspect misogyne de ce massacre de grande ampleur.

Elle développe un écoféminisme néopaïen en proposant une version féministe du mouvement religieux Wicca centré sur le culte de la Déesse très en vogue dans les années 1960 dans le courant New Age. Au cours de ces cérémonies néopaïennes aux solstices et aux équinoxes, les forces de la nature sont célébrées par des chants, des danses, des pratiques de magie, pour mieux se réapproprier - Reclaim - ce qui a été dévalorisé. Face au « pouvoir-sur » qui domine et qui tue, Starhawk parle du « pouvoir-du-dedans », pouvoir de vie, qui résiste et anime l’énergie de créer une autre réalité et d’étendre la conscience à une vision d’un projet de transformation spirituelle et sociale. Ces cérémonies sont des activatrices du « pouvoir-du-dedans » et permettent à la femme de retrouver sa puissance et de produire de nouvelles formes de relations. Cet écoféminisme néopaïen expérimente différents moyens de relation avec une totalité qui nous dépasse.

Aujourd’hui, à l’instar de Starhawk, de plus en plus de féministes françaises se proclament sorcières et s’approprient le slogan « Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler. ».

Transforme nos imaginaires

Par ces actes, l’écoféminisme consacre l’expression de l’anarchiste russe Emma Goldman (1869-1940), « Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution ». Dès la première action d’envergure, Woman Pentagone, les militantes écoféministes mobilisent les arts. Elles s’enchaînent aux grilles du Pentagone en se donnant la main. Elles décorent, cadenassent et accrochent des fils de laine, des photos, etc. Psychisme, poétique et politique convergent dans leurs actes. L’écoféminisme démontre son intérêt par « la force symbolique, la puissance de mobilisation, la portée heuristique, l’appel de nouvelles contrées et de nouveaux imaginaires [7] » précise Jeanne Burgart Goutal, professeuse agrégée de philosophie française, autrice de Être écoféminisme - Théorie et pratique.

Ici & maintenant

Le dérèglement climatique, c’est notre présent à toutes et tous, partout dans le monde. Phénomène global, il appelle des réponses mondiales : baisse massive des émissions de gaz à effet de serre, lutte contre les pollueur·ses et le système productiviste qu’iels nourrissent, solidarité internationale entre les pays riches et le Sud, justice sociale et protection des droits humains doivent être les principes directeurs de l’action pour la justice climatique. Nos dirigeant·es en sont encore à discuter des moyens à mettre en œuvre face aux changements climatiques ou à tenter de verdir leurs images, en même temps que celles de nombreuses entreprises multinationales. Iels restent sourds aux interpellations, aux pétitions ou aux marches massives à travers le monde. Iels s’assoient sur les rapports du GIEC et les alertes de scientifiques. Iels regardent ailleurs alors que les dérèglements climatiques sont toujours plus nombreux, plus violents et plus meurtriers. Face à cette inaction climatique, qui devient un véritable crime contre le vivant, c’est aux mouvements populaires de prendre la relève.

Les actions fondatrices écoféministes ont ouvert la brèche d’actions citoyennes non-violentes et inclusives pour un monde plus conscient des liens intrinsèques et fondamentaux entre la Nature et tout être-vivant. En rejetant l’économie libérale et les principes de croissance, en dénonçant les principes néfastes du capitalisme, l’écoféminisme nous propose de « muter la société ». Il invite à la désobéissance créatrice et constructive, à déceler et à décortiquer les « impensés », à sortir le pouvoir de la notion binaire et de la hiérarchie, à mener un discours intellectuel sensible affirmé : « se sentir penser » !

L’écoféminisme invite à transformer nos imaginaires et bien qu’il n’existe plus en tant qu’entité organisée, son aura infuse aujourd’hui dans des mouvements mêlant action directe - Reclaim the Streets en Angleterre, anticapitalisme - Podemos en Espagne, lutte écologiste - Alternatiba en Europe et éthique - Nature Rights mais également, à travers des personnalités telles que l’activiste suédoise Greta Thunberg et ses discours ponctués de « Comment osez-vous ? » à l’encontre des dirigeant·es, ou encore le philosophe australien Glenn Albrecht et la juriste française Marine Calmet qui revendiquent les émotions et les droits pour la Nature.

En effet, Marine Calmet, juriste chargée de plaidoyer pour l’ONG Nature Rights et avocate de formation, est engagée pour la reconnaissance des droits de la Nature et le respect des droits des peuples premiers dans le monde. Elle plaide pour une transformation de notre rapport au Vivant et milite pour la reconnaissance des droits fondamentaux de la Nature comme celui des femmes, des enfants et des esclaves en réalisant la même démarche intellectuelle du point de vue éthique. Elle appelle à reconsidérer nos croyances et enjoint à créer de nouvelles normes respectueuses des processus biologiques de notre planète, à accomplir en somme une transformation majeure en enracinant la communauté humaine dans la communauté du Vivant. [8] ».

Quant au philosophe de l’environnement Glenn Albrecht, spécialiste mondial de l’étude des émotions ressenties envers la Terre, il invente le néologisme « symbiocène » afin de transformer nos imaginaires. Ce terme représente une ère de l’histoire de la Terre basée sur la symbiose, succédant à l’Anthropocène : au symbiocène, l’empreinte des humain·es sur la Terre sera réduite au minimum. Toutes les activités humaines seront intégrées dans les systèmes vitaux et ne laisseront pas de trace. Glenn Albrecht propose une transformation de notre monde par le biais nos imaginaires stimulé par ce néologisme.

Certes le pouvoir de transformer le monde est entre nos mains. A la manière du battement d’ailes du papillon capable de générer des tempêtes à l’autre bout du monde ou encore l’effort individuel de la femelle colibri peut-il contribuer à la libération de toutes et tous. Pas sûr…Une lutte collective contre le capitalisme et le patriarcat permettra des avancées réelles pour l’avenir de la communauté du Vivant. Puisque nous n’avons plus le temps d’imaginer le pire, serons-nous les héritièr·es de l’écoféminisme ?

BIBLIOGRAPHIE
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  • Starhawk, Rêver l’obscure, femme, magie et politique, Éd. Cambourakis
  • Starhawk, Chroniques altermondialistes, Tisser la toile du soulèvement global, Éd. Cambourakis
  • Starhawk, Quel monde voulons-nous ?, Éd. Cambourakis, 2016
  • VILAINE de, Anne-Marie, La femme et/est l’écologie, Le Sauvage, juillet 1977, n°43

PODCAST
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Écoféminisme #1 : Défendre nos territoires , Un podcast à soi (21) - ARTE Radio Podcast 2019

Écoféminisme #2 : Retrouver la terre , Un podcast à soi (22) - ARTE Radio Podcast

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GANG OF WITCHES - Le Podcast
Épisode #7 ÉCOFÉMINISME(S)
L’invitée : Jeanne Burgart Goutal, autrice, chercheuse, professeure agrégée de philosophie et enseignante de yoga
Épisode #22 DEVENIR GARDIEN.NE.S DE LA NATURE
Invitée : Marine Calmet, avocate, juriste en droit de l’environnement, activiste et cofondatrice en 2019 de la Wild Legal School.
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Wild Legal
Formation interactive : programme annuel de transition écologique par le droit visant à promouvoir l’étude, la pratique et le progrès du droit de l’environnement à la lumière de la doctrine juridique des Droits de la Nature.
Conférence du 19 septembre 2018 - Paroles de sorcières - penser l’écoféminisme


[1HACHE, Émilie, Reclaim : Anthologie de textes écoféministes

[2HACHE, Émilie, Reclaim : Anthologie de textes écoféministes

[3CAMBOURAKIS, Isabelle, Un écoféminisme à la française ? Les liens entre mouvements féministe et écologiste dans les années 1970 en France, Genre & histoire (revue de l’association Mnémosyme, 2018

[4EAUBONNE, Françoise, Le féminisme ou la mort, Éd. Passage clandestin, 1974 – 2020

[5EAUBONNE, Françoise, Le féminisme ou la mort, Éd. Passage clandestin, 1974 – 2020

[6HACHE, Émilie, Reclaim : Anthologie de textes écoféministes

[7BURGART GOUTAL Jeanne, Être écoféminisme - Théorie et pratique, Éd. L’Échappé, collection versus, 2020 p.130

[8CALMET Marine, Devenir gardiens de la nature - Pour la défense du vivant et des générations futures, Édition Tana collection Le temps des imaginaires, 2021